Un beau matin, Jean Deichel s’apprête à prendre le RER de 8h07 pour se rendre à son travail. Mais il ne peut plus soutenir “les traffics, les sympathies visqueuses, le confortable enfoncement dans la soumission rentable, le manège des calculs et des jalousies, les étouffements satisfaits dans la chiourme des horaires”. Il jette sa sacoche dans la Seine comme pour mieux faire acte de rupture avec une vie prémachée et largue les amarres. S’en suit une longue promenade dans Paris où les heures reprennent toutes leurs couleurs. Deichel est sous le coup du grand air, heureux de ne pas appliquer le programme et de ne pas être de ceux qui feignent toujours “d’avoir voulu ce qu’ils ont ; et qui toujours approuveront ce dont il leur arrive de se plaindre. Car ils ne savent jamais entendre l’herbe pousser”. Le cercle que trace Haenel est tranchant, à l’image de nos raisons de vivre qui sont souvent des maladies, mais il s’en dégage aussi une grande fraîcheur. Ainsi, lors de son errance, Deichel accumule des riens qui s’offrent comme des fruits, le fait de déserter ne le prive plus de sa souffrance et il ne s’accroche plus à cette privation. Il reprend vie et se pose dans un hôtel pour lire Moby Dick en anglais. Il y rencontre d’autres joies avec la charmante gardienne du soir. Il fréquente un tenancier qui voit le monde à travers sa lecture de l’Odyssée et rencontre une danseuse de la troupe de Pina Bausch. Tout devient alors expérience giratoire et poésie du vide. Puis Deichel part en Allemagne et en Pologne, la traversée devient alors comme hantée par l’histoire, le signe de la destruction et la mémoire du mal. Au-delà, à Prague, le récit se retourne en luimême et alors “c’est tout un voyage que de chercher dans sa mémoire des paroles”. Manifeste singulier et alerte pour notre plus grand bonheur, la lecture de “Cercle” est vertige jubilatoire.