Avec Démon, troisième roman de Thierry Hesse, l’ambition de l’écrivain est grande. La fresque quasi épique qui se déploie dans cet extraordiaire roman couvre une grande partie du XX ième siècle européen jusqu’à aujourd’hui. Le regard politique du narrateur sur quelques unes des grandes tragédies de ce siècle nous permet outre d’apprendre ou de revisiter des pans entiers de notre histoire, de vivre l’histoire auprès de ceux qu’on a abandonnés, meurtris, anéantis et pour certains totalement oubliés. Qui se souvient du massacre des juifs d’Ukraine ?
C’est à Paris que commence le roman. Pierre Rotko, grand reporter, après la mort de son père, décide finalement de partir en Tchétchénie. Avant de mourir Lev Rotko a enfin révélé à Pierre le secret de la disparition de ses grands-parents à Stavropol en 1942. Qui étaient Franz et Elena, les grands parents russes de Pierre, comment sont-ils morts et qu’ont-ils vécu ? C’est à la recherche de ce passé familial douloureux et caché que se lance Pierre. Dans les archives et documents tout d’abord. Il remplit des pages et des pages de carnet. Et dans cette quête il éclaire pour nous les moments terribles vécus par des milliers d’hommes en Russie pendant la seconde guerre mondiale. On croisera ainsi Staline qu’on verra mourir et l’on suivra le destin d’un petit apparatchik russe, entre autres évènements qui tous nous racontent l’Histoire au travers de destins individuels. Thierry Hesse met en scène de multiples personnages, lieux et époques, il nous offre analyse et réflexion sur un passé relié comme jamais aux tragédies du présent. C’est d’ailleurs à Grozny que Pierre Rotko décide de partir. Nous sommes en décembre 2001. Il sait que là-bas, sans doute, alors que la Russie mêne une guerre sans merci, il comprendra et éprouvera peut-être ce qu’ont vécu ses grands parents. Il y rencontrera Zeinap, la femme renard, dans une cité totalement dévastée.
Une construction magnifique, du souffle, de l’émotion, Démon est à placer dans la lignée des grands romans russes. Livre de chevet qui nous fait voyager et appréhender infiniment de mondes, méditer sur l’histoire des hommes et les guerres et traverser des temps sombres dont les plaies sont loin d’être refermées.
Il réveille en nous de mutiples échos et nous montre comme de nombreux romans de cette rentrée que la littérature française et ses écrivains se préoccupent éminemment de l’Histoire et qu’il y a bien des façons de traquer la vérité d’une époque. Un roman passionant, engagé et résolument sincère.