Après Loin d’eux, Apprendre à finir, Dans la foule et quelques autres la voix inimitable de Laurent Mauvignier se fait de nouveau entendre avec force dans son tout dernier roman Des hommes. Si Dans la foule avait marqué l’ouverture de Mauvignier de l’intime vers le collectif avec l’inscription des personnages dans un fait divers marquant, la tragédie du Hesel, c’est cette fois l’Histoire avec un sujet grave et sensible qui est au centre du roman. La guerre d’Algérie, les traumatismes présents à jamais, les sentiments complexes et douloureux de ceux qui en furent les protagonistes... Laurent Mauvignier, avec une grande sensibilité et une remarquable intelligence, nous parle de violence, de souffrance et d’une mémoire qui écrase le présent, le rend à jamais pour chacun des personnages relié au déroulement de son histoire et de cette guerre à laquelle, jeunes appelés, ils participèrent. Tout commence par le geste de “Feu-de-bois” qui, avant tout cela, un jour, s’appelait Bernard. Une fête de famille, le cadeau que Feu-de-Bois veut donner à sa soeur, une réaction hostile, un enchaînement des situations...Le roman est lancé et les années une à une remontées pour comprendre qui sont Feu-de-Bois, Rabut et Février, ce qu’ils ont vécu, ce qui s’est tramé au fil du temps. Comment Bernard est-il devenu cet être de rancoeur, alcoolique et socialement marginal, rejeté par tous ? Car c’est bien lui le centre du roman, le seul qu’on n’entende jamais mais celui dont tout le monde parle, celui qui cristallise les ressentiments, celui qui bouscule les normes, un être chez qui se concentre une violence venue de très loin. On entendra la voix de Rabut le cousin de Bernard et celle de Février rapportée par Rabut entre lesquelles s’intercalera une autre voix plus difficile à définir, encore une question. Entre le geste raciste de Feu-de-Bois et les terribles scènes de cette guerre, que s’est-il passé ? Peut-on se décharger de ce qui vous a écrasé d’horreur ? Comment se tisse la vie de chacun ? Laurent Mauvignier avec un indéniable talent réussit à nous faire véritablement ressentir la douleur et la déchirure des êtres. Il laisse au lecteur des images terribles et un questionnement sans réponse. L’écriture tour à tour se fait violente, vociférante, hachée, écorchée même puis sombre, retenue, elle épouse la folie et la tragédie. Elle traque et débusque les non-dits, laissant les voix s’entremêler, suivre les méandres d’une conscience en marche. Un grand roman sur la guerre sur laquelle toute une génération brisée a fait silence, une plongée à l’écoute des faiblesses et de la difficile conscience des hommes.