En zone frontalière se déroule dans le nord de l’Irak à la frontière de la Turquie et de l’Iran. D’emblée l’auteur balaie les repères habituels. Ni dates précises, ni lieux définis. Un coin de pays livré aux conséquences de conflits sans fin depuis la guerre contre l’Iran. Le personnage central du livre est un passeur défiant les frontières pour approvisionner la ville. La ville appartient à de puissants marchands eux-mêmes très dépendants de la contrebande. Mi passeur mi trafiquant, le personnage principal existe et se définit au travers de sa fonction. Les regards et jugements portés sur lui construisent son identité, d’ailleurs il n’a pas de nom. Il vit avec une femme et a des enfants. Son travail consiste à passer la frontière en évitant les champs de mines anti-personnelles, les patrouilles de l’armée, les brigands qui tentent de survivre dans cette zone hors du monde. L’homme connaît parfaitement ces paysages dans lesquels il se fond. Pour lui tout fait signe sur cette terre ; chaque détail compte pour parvenir au bout du chemin qui mène de l’autre côté et puis rentrer, chargé des commandes des marchands. Dans sa poche, il tient son sauf-conduit : une carte des champs minés achetée à un soldat désargenté. Ici, tout le monde connaît le passeur et son étrange métier. Lui, voit les temps changer et se multiplier les retours d’hommes mutilés suite aux combats, il perçoit encore une tension diffuse qui monte. Et puis il y a Beno, l’autorité au village, qui le convoque pour lui soutirer des renseignements sur la zone frontière. Une relation complexe se noue entre les deux hommes. Beno parle, le passeur écoute et comprend petit à petit que ce coin de pays s’inscrit dans un espace plus vaste, dans une complexité qui le dépasse. Pour le passeur il n’y a ni passé ni futur, juste le présent synonyme de survie. Pour Beno au contraire, tout se négocie, se discute en fonction des événements Sherko Fatah extérieurs. Parti rejoindre un groupe islamiste, Petit Bouc, l’aîné des enfants du passeur a disparu. Prêt à tout pour retrouver son fils, le passeur se prépare à un long et périlleux voyage et tente avant le départ d’obtenir auprès de Beno des renseignements sur le destin de l’adolescent. En zone frontalière narre le combat intérieur de cet homme à la fois prudent et déterminé qui s’acharne, malgré les obstacles, à conduire sa vie.
Sur fond de paysages arides, au fil de dialogues incisifs et denses Sherko Fatah nous livre sa vision de la zone frontière. A la limite de la parabole et du conte, dans un style épuré l’auteur explore la cruauté de la guerre et le terrible combat des hommes pour échapper à la mort qui rôde. Le rêve, l’attente, l’absurde imprègnent le texte de Sherko Fatah faisant écho à d’autres magnifiques tentatives de description de la condition de l’homme moderne. Cependant, mêlant les apports de cultures différentes, l’auteur invente ici un regard et une écriture nouvelle. Loin des stéréotypes, En zone Frontière est à lire absolument pour découvrir tout à la fois une écriture et un pays.
“Comme la mine était grande, il lui fallut l’enfouir de nouveau aux trois quarts : un observateur qui aurait bien connu le terrain aurait pu apercevoir l’objet, par exemple avec des jumelles. Il creusa donc un trou, se plaça en travers du chemin et y déposa la mine. Le cylindre s’enfonça jusqu’au point où il fallait être tout près pour le reconnaître en toute certitude. Une fois de plus, il marqua l’autre trou et continua à avancer en rampant.
Le soir était tombé avant qu’il n’eût traversé le champ. Le passeur avait perçu chaque étape de la course du soleil, il avait levé les yeux dans sa direction après et avant le dégagement de chaque mine. La dernière, à cinq pas du sol pierreux qui mettait un terme abrupt à la zone herbeuse, lui valut la satisfaction du travil bien fait. La terre ferme sur laquelle il avança en rampant lui donna aussitôt un sentiment de sécurité et il se retourna pour chercher son chemin. On ne voyait aucune des minesqu’il avit déterrées et replacées, pas même la dernière, car il avait enfoui le disque dans le sol.”
Un second roman : Onkelchen est paru en Allemagne en 2004, chez Jung &Jung. Onkelchen est un réfugié turc dont on découvrira vraiment l’histoire au cours d’un voyage au Kurdistan. “Violence, brutalité, exil et déracinement sont les fils conducteurs de cette nouvelle oeuvre de Sherho Fatah” (N.Bary)