Sacré Saramago !
Dans son dernier ouvrage le Prix Nobel de Littérature nous offre une nouvelle fable politique à réveiller les morts !
(As intermicências da morte), traduit du portugais par Geneviève Leibrich
Une nouvelle fois Saramago dépasse les bornes ! Ce n’est plus un prophète, un sauveur, fut-il le fils de Dieu qu’il met en scène , mais l’alter ego de Dieu lui-même, « l’autre face de la pièce » : la mort elle-même ! Cette mort qui d’ordinaire nous angoisse, qu’on écarte au moindre signe, qu’on se garde bien d’approcher de peur qu’elle nous approche, lui, Saramago, l’octogénaire de Lanzarote, qui n’a pas peur de se déclarer communiste en ces temps de capitalisme universel et éternel, nous propose un petit voyage en compagnie puis en amoureux de l’éternel Néant.
Curieux voyage, vous allez voir, puisqu’il commence en son Absence : « le lendemain, personne ne mourut ». Il est comme ça, Saramago, d’entrée de jeu, dès la première phrase cette fois-ci, il vous met dans le bain, avec ce jour pas vraiment comme les autres, non pas tellement parce qu’il est le premier d’une année nouvelle mais surtout parce qu’il est le premier d’une longue période où personne ne mourra ! Quelle aubaine ! L’euphorie est obligatoire, les médias et la rue exultent, les drapeaux sont aux fenêtres...Une véritable ferveur patriotique s’enclenche pour l’éternité.
Pour l’éternité ? Hum.. Ce qui devait ressembler à un paradis sur terre tourne vite à la descente aux enfers ! Imaginez. Des cimetières et Pompes Funèbres définitivement privés de clients, des hôpitaux surchargés de comateux et d’agonisants désormais incapables de franchir le pas, des compagnies d’assurance asphyxiées, des « foyers du crépuscule heureux » (charmante appellation pour les maisons de retraite !) débordés … c’est tout le système, la société toute entière qui se trouvent rapidement déréglés. Et ça va même beaucoup plus loin puisque les très catholiques piliers de la civilisation sont ébranlés : quid de la résurrection, du paradis céleste, et finalement quid des religions, qui « toutes autant qu’elles sont (...) ont la mort comme unique justification de leur existence » !?
Nous sommes dans la panade, mais nous sommes surtout ensorcelés par l’art du conteur, de l’affabulateur au sens strict, par ce débit qui n’a l’air de rien avec ses longues phrases à la ponctuation quasi abolie, mais dont la vivacité teintée de feinte naïveté ne cesse de vous interpeller, de vous prendre à témoin, de solliciter votre bon sens ou votre incrédulité déroutée… Diderot, Jacques et son maître ne sont vraiment pas loin
Revenons au récit. Il faut donc réagir ! Comme de bien entendu les pouvoirs s’en chargent. On crée des commissions (« interdisciplinaires »), on philosophe (bonjour les sophismes), on réunionne…. Inefficacité garantie ! Ce n’est certes pas du Sommet qu’il faut attendre La Solution, mais d’une « famille de petits agriculteurs » qui offre tout simplement au grand père souffrant un petit voyage de l’autre côté de la frontière de ce pays où il n’est plus permis de se reposer pour toujours. Premier rebondissement, bien sûr sous le sceau Saramago : une brêche d’humanité qui nous vient du petit peuple, plus imaginatif et pragmatique que tous les puissants, scientifiques et lettrés réunis, doublée d’un renversement saisissant de l’une des scènes essentielles des Ecritures (n’en disons pas plus ici...). Cet acte de rébellion pour mourir en paix ne passe pas inaperçu. Les voisins ont compris le stratagème, Clochemerle se met en branle, des journalistes imbéciles assument une nouvelle fois – ce ne sera pas la dernière - leur rôle de stigmatiseurs démagogiques…Et Saramago de se régaler en nous régalant pour filer une nouvelle métaphore au goût du jour sur la régulation des flux migratoires…Sévérité affichée, peines exemplaires, hypocrisie garantie, et à la clef un compromis à genoux d’un Pouvoir à la solde de la « maphia » .. Oh, le mignon petit « gentlemen’s agreement » !
Ainsi va le récit de ces intermittences jalonnées de rebondissements, si logiques et si rocambolesques, pour terminer en apothéose par une idylle aussi loufoque que délicieuse, aussi imprévisible que romantique.
Autant d’occasions pour Saramago de plonger, et avec quel plaisir, dans les rouages, petitesses et les convulsions bureaucratiques d’une société pas totalement inconnue, de gouvernants pas totalement étrangers. Ils nous racontent des histoires, toujours les mêmes, pour nous endormir ? Et bien moi, semble nous dire l’auteur, je vais vous en raconter une, la leur, pour vous réveiller. Et en faisant vivre la mort il nous fait aussi rigoler...Sacré Saramago !