On sait la fascination d’Emmanuel Carrère pour l’ambiguïté. Quoi de plus dérangeant pour un lecteur occidental que de voir un ex-refuznik, ancien combattant pro-serbe en Yougoslavie et devenu aujourd’hui leader en Russie d’un parti nazi-bolchevique être considéré par des démocrates de son pays (Anna Politkovskaïa notamment) comme un opposant crédible à Poutine ? Si Carrère s’est décidé à écrire la biographie romancée de Limonov, c’est aussi pour dire en creux l’histoire complexe de la Russie, mais surtout pour retracer la vie d’un homme rêvant sa grandeur. Des existences, Limonov en a connu plusieurs, écrivain dissident, clochard new-yorkais, prince de Saint-Germain, petit chef fasciste…mais il n’ambitionne qu’une chose, s’accomplir en héros. Limonov n’a cessé de se raconter, Carrère en fait de façon irrésistible un personnage. Certains pourront reprocher une fascination de l’auteur pour ce d’Annunzio moderne, ce serait cependant oublier – et c’est là tout son génie romanesque- que c’est Carrère lui-même qui offre tous les éléments permettant de critiquer son objet. Il nous demande au préalable de suspendre notre jugement, est-ce nécessaire ? , on ne peut qu’être subjugué par son art du récit.