Berlin a été reunifié depuis peu et Claire habite dans un quartier miteux de l’Est de la ville. Elle survit dans un immeuble voué à la démolition où ne vivent plus qu’Obscure, l’autre locataire et ellemême. Le jour où Obscure disparaît, Claire s’inquiète et bientôt accompagnée par Mars, sorte de géant routard, sorti de nulle part, qui, lui, cherche son père, elle s’enfonce dans Berlin et nous découvre une métropole où tout semble en construction ou en rénovation. De quartiers sordides en banlieues ouvrières, la déambulation de Claire et Mars nous conduit au coeur d’une ville qui peine à opérer la mutation espérée. Mais Claire, peu à peu émergera du passé difficile qui nous est dévoilé au fil de ses souvenirs et, finalement, arrivera à rétablir le contact avec un monde auquel elle avait renoncé. Un roman dur, sombre, d’où suinte une forme de désespérance. Tout semble irréel et pourtant tout est à la fois hallucinant de détails concrets, matériels, le plus souvent sordides. Les odeurs et la sâleté nous assaillent en permanence, les repères familiers ont disparu et le lecteur se perd dans les rues d’un étrange Berlin comme dans les méandres de l’esprit troublé d’une narratrice au bord du gouffre. Un roman fascinant.
F.Folliot
“ Le troisième appartement encore occupé se trouve à l’entresol, à droite, et sert de quartier général à une bande d’alcooliques pour la plupart sans logis. Certains ont une clé ; d’autres, la nuit, martèlent la porte à coups de bouteilles jusqu’à ce que quelqu’un émerge de son sommeil aviné et leur ouvre. L’électricité et le gaz sont coupés, on les voit se balader avec des torches. Les locataires en titre sont un Saxon barbu et sa compagne, qui a un nez pointu, des yeux gonflés, et la moitié du corps agitée de forts tremblements. Ils ont un enfant, d’environ six ans, lui aussi doté d’un nez pointu. Heureusement, il ne vient que le week-end. Sous les couleurs criardes de son bonnet en textile maillé synthétique, son visage paraît toujours très pâle. Discrètement, à petits pas mécaniques, il se fraye son chemin parmi les adultes qui vacillent sur leurs jambes comme des bébés.
Obscure est celle dont je sais le moins de choses. Nous nous saluons tous les jours, d’un hochement de tête, sans dire un mot. Parfois l’eau gèle dans les tuyaux et, aux étages supérieurs, nos robinets ne nous octroient plus qu’un mince filet de particules de rouille. Ces jours-là, elle attend souvent le cliquetis de mes clés pour se glisser dans l’escalier et descendre sur mes talons, des bouteilles en plastique à la main. Quand elle arrive au rez-de-chaussée, j’ai déjà atteint les marches menant à la cave, alors elle presse le pas et se met derrière moi avec un soupir de soulagement, tandis que je tape à la porte.
Il n’y a jamais de réponse. J’appuie sur la poignée, nous pénétrons dans le logement en sous-sol. Dans la faible lumière venant de la cour par le soupirail, les meubles massifs des années trente ont l’air particulièrement sinistre. Sur les murs, un papier peint datant de l’après-guerre n’en finit pas de moisir. L’habitante de ces lieux est allongée sur son canapé, nous fait signe de passer dans la cuisine.
Parfois, elle grapille dans les plats tout préparés qu’un service de repas à domicile lui apporte quotidiennement, ou bien, le nez chaussé des lunettes de son défunt mari, elle farfouille dans un tas de magazines illustrés, sur la couverture desquels figure l’un ou l’autre des représentants des maisons princières européennes. Autour d’elle règne le chaos des êtres à l’abandon : de valises en carton crevé s’échappent des bouts de tissu élimés, sur un coffre genre cercueil, recouvert d’un napperon en dentelle, trônent des verres opaques de poussière, et des montagnes de vieux papiers jouxtent des ustensiles ménagers cassés. Nous plaçons nos récipients dans l’évier crasseux et ouvrons en grand le robinet.”
La Boxeuse d’ombres, extrait