Patrick Lapeyre est un écrivain rare, qui a fait de la lenteur un principe – sept romans publiés en 26 ans chez le même éditeur POL et six ans à attendre entre la parution de L’homme-soeur, prix Initiales et prix Inter 2004 et celle, aujourd’hui, de La vie est brève et le désir sans fin…
De lui, on sait peu de choses, une date de naissance, une profession. De là à le comparer à ses personnages, il n’y a qu’un pas.
Des êtres plutôt solitaires (des hommes-seuls) qui chercheraient à s’effacer, plus pour fuir le monde que pour s’y conformer. Car bien souvent la réalité contrarie les combinaisons amoureuses, impossibles, dans lesquelles ils sont pris. Les histoires de Lapeyre sont en effet des défis à la symétrie. Il ne peut y avoir d’adéquation simple entre deux personnages, si miroir il y a, il est trouble, concave, convexe… Un homme ne peut éprouver de désir que pour sa soeur (L’Homme-soeur), une femme dont le corps obèse la dépasse, se perd dans des relations réelles ou imaginaires (Sissy c’est moi), et on ne peut mentionner toutes les variations à trois, avec des personnages victimes de polygamies « mentales », « caractérielles », un chauffeur de taxi saisi d’amour pour un couple (Welcome to Paris), l’entité Samy et Ludo qui tente l’éducation sexuelle avec une jeune fille (Ludo et compagnie)…
Et l’art de Lapeyre est de mener ses personnages jusqu’au bout de leur étrangeté. Il est donc inévitablement question d’échecs.
Pour autant cette inadéquation, cette inadaptation ne se crient pas. Si la douleur se diffuse, c’est murmurée, dans un humour éthique, cinglant. Patrick Lapeyre partage avec Jean Echenoz le refus de l’effusion, du bruit, du spectaculaire- une narration toujours extérieure et le goût de la phrase contenue, de courtes expositions que viennent toujours bousculer, déséquilibrer des sentences ironiques.
L’économie des mots va avec la brieveté des scènes. Dans un montage tout cinématographique (« sur l’image suivante », « quelques images plus loin »), l’histoire avance, serrée, par successions de courtes séquences, dans lesquelles on ne dépeindra pas des champs de batailles, mais comment dans des gestes infimes, peut-être d’une grande banalité, se jouent des moments décisifs.
Mais l’humour, c’est aussi tous ces personnages secondaires. Un peu comme chez Tati, le personnage principal, lunaire, est entouré de seconds rôles, typés, et tout aussi fous. Pensons aux collègues de Cooper, dans L’Homme-soeur, ou au salon Verdurin dans Welcome to Paris. Le drame de l’amour s’inscrit alors dans une comédie absurde plus large.
L’ivresse qui nous gagne à la lecture nous ferait presque oublier la tragédie qui avance inexorablement. Mais quand la musique de ces petits bals magiques s’arrête, on ne voit plus qu’un trou, béant. Et médusés, nous restons tout aussi seuls.