“On veut avancer en terrain nouveau mais la boue du précédent terrain colle aux semelles. Le genre de choses que j’écrivais dans mes carnets. Pour dire où j’en étais. A certains moments c’était ça, le passé allait rester derrière moi, autrement dit Anne. J’étais lancé dans cette nouvelle histoire avec Rosa Noske, je le sentais. Mais à d’autres moments le soir surtout, je me disais que non, allons donc, ce n’était que la classique réaction hystérique du type qui, sentant au fond de lui son inaptitude à la passion, se jouait à lui-même la comédie de la passion, pour y croire à tout prix, avec un subconscient si lâche qu’il lui faisait choisir pour sa comédie une fille avec qui il ne risquait pas de rester ;”
Ce monologue du narrateur de “Sous le néflier” nous donne la mesure des difficultés que doit affronter le dernier “Héros” de Jacques Serena. En perpétuelle introspection et la plupart du temps dans l’incapacité à établir une véritable communication avec les autres, cet homme largué par sa femme au moment où il pensait que tout pouvait repartir, ce père à mille lieux de ses enfants, cet incorrigible radin, cet amant peu convaincant, cet écrivain qui vit mal de lectures publiques dans les bibliothèques a quelque chose d’infiniment touchant. Car finalement, Anne, même s’il semble peu doué pour l’amour, il l’aime et il ira très loin pour comprendre ce qu’elle a vécu avec cet amant totalement improbable qu’elle a choisi de prendre. Jacques Serena, dans une écriture travaillée, des mots précis et une phrase souvent complexe, qui charrient une profonde réflexion sur l’intime et sur le rapport au monde de ses personnages nous fait à la fois rire et désespérer. Nous entrons dans la fragile existence d’un homme enfermé comme jamais dans ses mots et dans ses erreurs mais pour qui subsiste pourtant l’espoir de quelque chose. Quoi ? Une nouvelle vie peut-être, ou du moins simplement la sensation de la vie.