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Littérature française

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Une vie de Pierre Ménard
Michel Lafon
Gallimard
16 €

Certes le livre de Michel Lafon est celui d’un érudit, critique littéraire, admirateur de Borges, traducteur formidable de César Aira, spécialiste de la littérature argentine, mais avant tout il est celui d’un tout jeune romancier qui vient là avec ce premier roman de frapper un grand coup. A partir du personnage de Borges, Pierre Ménard, héros d’une nouvelle bien connue du grand auteur argentin, Michel Lafon va reconstruire la figure d’un être devenu rien moins que réel. C’est Legrand, ami et disciple de Ménard, investi d’une véritable mission, qui fera tout pour prouver que cet homme ami des plus grands (Gide, Valéry), admiré par beaucoup, si secret et si complexe, auteur du magnifique “Jardin des plantes de Montpellier” dont quelques extraits exhumés nous seront dévoilés, est loin d’être le fruit de l’imagination de Borges. Il aurait même influencé nombre d’auteurs. Et l’on se prend à y croire tant est grande la force des mots, tant la beauté qui sourd des phrases nous touche. C’est le formidable talent de Michel Lafon que d’avoir su puiser à son jardin secret pour donner chair à une fiction en abyme d’une profondeur et d’une intensité si remarquables. Si l’on lira avec un vrai bonheur les réflexions, les questionnements sur la littérature, l’écriture, la traduction ou bien encore cette paradoxale et originale théorie sur le plagiat, on se laissera proprement envoûté par les très belles pages sur l’amitié qui fonde le récit, par l’évocation si sensible de la garrigue ou encore par ce souvenir du Grau dont je ne résiste pas à vous livrer quelques phrases : Les matins de tempêtes, passé la mi-août, où l’Hérault était ocre des terres ravinées en amont par ses déferlements (bien en deça des vignes languedociennes, peut-être depuis ses contreforts cévenols), et poussait ses teintes chocolat assez loin dans la mer.
“Il y avait au large, à plusieurs centaines de mètres au-delà de l’estuaire, une véritable ligne de partage du vert et de l’ocre - et de la mer et du fleuve -, que nous nous exercions à repérer et à suivre des yeux, et que la houle la plus forte n’arrivait pas à brouiller. Etrangeté absolue de cette droite presque géométrique au beau milieu de l’infiniment liquide - de cet immuable au coeur du muable tempétueux.”
Mais ce qu’il vous faut savoir maintenant c’est que vous êtes bien loin d’avoir appréhendé la véritable complexité de ce roman, car outre les notes de Legrand, ses souvenirs, sa correspondance avec Ménard, les pages attribuées à Borges et les notes de l’éditeur vous croiserez aussi dans les allées du Jardin des Plantes de Montpellier les membres d’un mystèrieux congrès. Je n’en dirai pas plus, vous laissant partir pour ce voyage en lecture d’un roman qui mieux que n’importe quel essai nous montre de façon magistrale ce qu’est véritablement la littérature et comment on peut faire oeuvre de fiction tout en plongeant au coeur des trésors enfouis de la jeunesse pour en ramener ce qui constitue l’inaltérable présence de chacun au monde. 

rédigé par Françoise Folliot , 3 décembre 2008